Migration des Lombards entre la Hongrie et l’Italie du Nord

L’Europe de l’Ouest a subi une transformation socio-culturelle et économique majeure entre la fin de l’Antiquité et le début du Moyen-Âge. Cette période est caractérisée par la chute de l’empire Romain Occidental et son invasion par des populations barbares comme les Goths, les Francs, les Anglo-saxons, les Vandales ou encore les Huns. Un de ces groupes: les Lombards, a été identifié vers l’an 500 au nord du Danube, avant de migrer en Pannonie à la frontière Austro-hongroise. En l’an 568 leur roi Alboïn les a conduit au nord de l’Italie où ils s’installèrent jusqu’en 774. Cet événement a été relaté par un évêque du 6ème siècle: Marius d’Avenches. De nombreux cimetières des 6ème et 7ème siècles situés en Pannonie et en Italie contiennent du mobilier archéologique similaire et semblent correspondre à la migration des Lombards.

Carlos Eduardo Amorim et ses collègues viennent de publier un papier intitulé: Understanding 6th-century barbarian social organization and migration through paleogenomics. Ils ont séquencé le génome de 63 squelettes issus de deux cimetières: Szólád dans l’ouest de la Hongrie et Collegno dans le nord de l’Italie:
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Le cimetière de Szólád (figure b ci-dessus) est constitué de 45 tombes datées du milieu du 6ème siècle. Une première étude d’analyse isotopique et d’ADN mitochondrial a suggéré que ce cimetière a été occupé entre 20 et 30 ans par un groupe de Lombards. Il y a beaucoup plus d’hommes (carrés) que de femmes (cercles). La plupart des hommes sont enterrés au centre du cimetière entourés par une demie couronne de tombes féminines. D’autre part, deux tombes datent de la période Avar.

Le cimetière de Collegno (figure c ci-dessus), situé proche de Turin, a été utilisé entre la fin du 6ème siècle et le 8ème siècle. 57 tombes ont été étudiées entre 580 et 630. Elles correspondent à la première des trois phases d’utilisation du site. Le mobilier archéologique de ces 57 tombes est similaire à celui des tombes du cimetière de Szólád.

Les auteurs ont obtenu des résultats pour 33 échantillons de Szólád et 22 échantillons de Collegno. Pour comparer ces données aux génomes de plusieurs populations contemporaines d’Eurasie et de plusieurs populations de la même époque (Anglo-saxons en Angleterre, Germains en Bavière et Scythes dans les steppes), les auteurs ont réalisé une Analyse en Composantes Principales. La figure a ci-dessous compare les génomes des Lombards avec les populations actuelles d’Europe alors que la figure b les compare avec différentes anciennes populations:
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Dans chaque cimetière, il y a des Lombards (en bleu) qui se regroupent avec les populations actuelles du Nord de l’Europe et des Lombards (en rouge) qui se regroupent avec les populations actuelles du Sud de l’Europe. Il y a également quelques individus intermédiaires. Ces résultats sont confirmés par l’analyse avec le logiciel ADMIXTURE:
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La composante majoritaire chez la plupart des individus de Szólád ou de Collegno est la composante bleue associée à une population CEU+GBR proche des Anglais actuels originaire du Nord de l’Europe. La composante rouge, associée à une population TSI (Italiens Toscans), est la seconde composante la plus importante.

De plus les Lombards d’ascendance Nord Européenne sont plus proches des individus de l’Âge du Bronze d’Europe du Nord, du Centre et de l’Est que des individus de l’Âge du Bronze de Hongrie. Ils sont également très différents des individus de l’Âge du Bronze du Nord de l’Italie.

Les auteurs ont ensuite étudié les relations familiales entre les différents individus Lombards. Dans le cimetière de Szólád, les auteurs ont identifié quatre familles (Kindred) représentées en gris dans la figure b tout en haut, dont une est particulièrement importante (SZ1). Elle est composée de dix individus et s’étale sur trois générations:
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Le fondateur de cette famille (SZ24) fait partie des plus vieux individus. Il a entre 45 et 65 ans. Les individus de cette famille sont enterrés avec un riche mobilier archéologique. Il n’y a que deux femmes dans cette famille: SZ8 et SZ19 âgées respectivement entre 3 et 5 ans et entre 17 et 25 ans. Tous les individus de cette famille, sauf la femme SZ19, sont situés au cœur du cimetière. Six hommes de cette famille sont enterrés avec des armes, bien que trois d’entre eux soient des adolescents. Les hommes adultes de cette famille ont eu accès à une diète riche en protéine animale comme l’indique l’analyse isotopique. L’individu SZ13 est enterré avec un cheval. La femme SZ19 est d’origine différente puisque son ascendance est à 100% d’Europe du Sud (TSI). De plus les individus SZ6, SZ8 et SZ14 possèdent également un peu d’ascendance du Sud de l’Europe. L’un des parents doit avoir une ascendance identique à celle des oncles et donc une ascendance Nord Européenne, l’autre parent doit donc avoir une ascendance intermédiaire entre Europe du Nord et Europe du Sud, un peu équivalent aux Français actuels. L’analyse du chromosome Y indique que c’est le père qui est d’ascendance Nord Européenne.

Dans le cimetière de Collegno, les auteurs ont identifié trois familles dont une est particulièrement importante (CL1). Elle est composée de dix individus dont neuf ont un riche mobilier archéologique. A l’inverse de SZ1, cette famille est dispersée dans le cimetière en plusieurs endroits. De manière intéressante un de ces groupes rassemble tous les individus les plus anciens (datés entre 580 et 610). La famille CL2 est disposée sur une ligne à l’est du cimetière. Comme la famille SZ1, la famille CL1 est principalement d’origine Nord Européenne. Elle diffère cependant un peu avec quasiment pas d’ascendance Finlandaise (FIN) et plus proche dans la PCA des populations du Nord-Ouest de l’Europe. La famille CL2 est d’ascendance plus mélangée. Les familles CL1 et CL2 ont eu accès à une diète riche en protéine animale comme l’indique l’analyse isotopique.

De manière intéressante, dans ces deux cimetières les individus d’ascendance Nord Européenne ont un mobilier archéologique spécifique, plus riche que celui des autres individus.

L’analyse isotopique montre que dans le cimetière de Szólád, tous les individus ont une origine non locale, qu’ils aient une ascendance Nord Européenne ou Sud Européenne. A l’inverse, dans le cimetière de Collegno, tous les individus d’ascendance Sud Européenne ont une origine locale, alors que pour les individus d’ascendance Nord Européenne, plus les individus sont anciens plus leurs valeur isotopique est différente de la valeur isotopique locale (figure d ci-dessus). Ces résultats suggèrent l’arrivée en Italie du Nord, d’une population d’ascendance Nord Européenne s’installant au milieu d’une population locale d’ascendance Sud Européenne.